LES FRERES ET SOEURS DE VAJRA

Dans le Vajrayāna, les personnes avec lesquelles nous pratiquons ne devraient pas être perçues comme de simples connaissances avec lesquelles nous partageons un centre ou une activité. En effet, lorsque nous recevons ensemble des transmissions et, plus particulièrement, des initiations tantriques auprès d’un même maître, nous devenons ce que l’on appelle des frères et sœurs de Vajra.

Ce lien est considéré comme extrêmement précieux. Contrairement aux relations ordinaires ou mondaines qui apparaissent et disparaissent au gré des circonstances karmiques, ce lien spirituel nous accompagnera de vie en vie jusqu’à l’éveil.

Pour illustrer la profondeur de ce lien, le grand maître Patrul Rinpoché écrivait :

« Mes frères et mes sœurs de Vajra, qui sont comme la prunelle de mes yeux et resteront pour sûr avec moi jusqu’au cœur de l’éveil, comme la flamme et la mèche d’une lampe. »

NE PAS SEPARER LE MAITRE DE SES DISCIPLES

Certains pratiquants pensent avoir une grande foi ou une profonde dévotion envers leur maître tout en entretenant de nombreuses critiques envers les autres pratiquants.

Pourtant, il n’est pas possible de prétendre honorer le maître tout en dénigrant ses disciples. À l’image d’un parent qui serait naturellement affecté par les critiques adressées à ses enfants, un maître est lui aussi concerné par la manière dont ses disciples se comportent les uns envers les autres.

Dans les préceptes du refuge, il est enseigné que nous devons considérer les disciples du maître comme le joyau de la Sangha et ainsi veiller à ne jamais leur nuire physiquement, verbalement ou même mentalement.

Les textes expliquent également qu’entre pratiquants il ne devrait pas y avoir de sournoiserie. Cela signifie qu’il ne devrait pas y avoir de double jeu, de manipulations, d’arrière-pensées ou de comportements visant à nuire discrètement aux autres.

Lorsque des tensions ou des désaccords apparaissent, il est facile de se laisser emporter par ses émotions, ses projections ou ses ressentiments et ainsi de tomber dans une vision très critique.

C’est précisément à ce moment-là que nous devons nous rappeler nos engagements envers les autres pratiquants. Nous ne pouvons plus agir selon nos vieilles habitudes. Ces vœux nous obligent à rechercher les moyens de restaurer l’harmonie plutôt qu’à entretenir la division.

En ce sens, les vœux agissent comme une véritable protection et un moyen puissant de transformation. Ils nous poussent à développer davantage de patience, de compréhension et de bienveillance.

Ainsi, manquer de respect aux autres pratiquants n’affecte pas uniquement la bonne entente au sein de la communauté, mais nuit également au maître et au refuge tout entier.

ATTENTION AUX PROJECTIONS

Lorsque nous découvrons le Dharma ou une communauté de pratiquants, nous arrivons souvent avec de nombreuses projections. Nous imaginons parfois que les pratiquants ont déjà atteint un certain niveau de réalisation ou que plusieurs années de pratique ont nécessairement fait disparaître leurs émotions perturbatrices.

Ainsi, lorsque nous découvrons des comportements qui nous semblent en contradiction avec les enseignements, nous pouvons être profondément déçus ou choqués. Nous pouvons alors nous demander comment il est possible qu’une personne pratique depuis de nombreuses années tout en manifestant encore de la colère, de l’orgueil, de la jalousie ou d’autres réactions émotionnelles.

Parfois, cette déception est telle que certains en viennent à remettre en question le Dharma lui-même, voire le maître spirituel. Pourtant, cette désillusion provient souvent de nos propres projections. Nous avons imaginé une réalité qui n’existe pas réellement, puis nous souffrons de constater qu’elle ne correspond pas à ce que nous avions imaginé.

Le discernement consiste justement à voir les pratiquants tels qu’ils sont réellement, avec leurs qualités, leurs limites et les obstacles qu’ils rencontrent sur la voie.

TOUS LES PRATIQUANTS N’AVANCENT PAS AU MEME RYTME

Le nombre d’années de pratique ne permet pas à lui seul d’évaluer la progression spirituelle d’un pratiquant.

Chacun arrive sur la voie avec son propre bagage karmique, ses habitudes, ses tendances et ses obscurcissements. Tous les pratiquants ne partent donc pas du même point et ne rencontrent pas les mêmes obstacles.

Chez certains pratiquants, l’esprit est déjà relativement pacifié et les émotions perturbatrices sont moins présentes. Les enseignements pénètrent alors plus facilement et leur développement est plus rapide.

Chez d’autres, les voiles sont beaucoup plus épais. L’orgueil, la colère, l’attachement ou la jalousie peuvent être particulièrement puissants. Les textes parlent parfois de personnes asservies par leurs émotions, tant celles-ci dominent leur esprit. Dans ces conditions, même après de nombreuses années de pratique, les enseignements et les instructions du maître n’arrivent pas à pénétrer et à transformer l’esprit.

Le Dharma n’agit pas de manière magique. Pour que les enseignements puissent véritablement transformer l’esprit, encore faut-il être capable de reconnaître ses émotions perturbatrices et ses limitations. Lorsque les voiles sont très forts, ce travail devient beaucoup plus difficile, voire parfois presque impossible.

Comprendre cela permet de développer davantage de discernement, de patience et de compassion envers les autres pratiquants.

COMPASSION NE SIGNIFIE PAS ABSENCE DE RESPONSABILITE

La pratique du Dharma consiste précisément à identifier ses perturbations afin de les transformer.

Il serait donc erroné de se dire : « C’est mon caractère, je suis comme ça. » Ou encore : « Les autres doivent simplement m’accepter tel que je suis. »

Au contraire, plus nous prenons conscience de nos émotions perturbatrices, plus nous avons la responsabilité et le devoir de travailler avec elles. Se complaire dans ses travers ou les utiliser comme justification va à l’encontre même du sens de la pratique.

Un autre point est que nous mesurons rarement l’impact ou les conséquences de nos comportements. Pourtant, ceux-ci peuvent affecter les autres pratiquants, la communauté et la perception que certaines personnes auront du Dharma ou encore de notre maître spirituel. Ils peuvent créer de la confusion, décourager certains pratiquants ou détourner des personnes du chemin spirituel.

La compassion consiste donc à comprendre les limitations de chacun tout en gardant à l’esprit la responsabilité et l’urgence de travailler sur son propre esprit.

L’IMPORTANCE DES FREQUENTATIONS

Les textes insistent beaucoup sur l’importance des fréquentations. En effet, nous sommes constamment influencés par les personnes que nous côtoyons. À force de fréquenter quelqu’un, nous finissons inévitablement par nous imprégner de sa manière de penser, de parler et d’agir.

C’est pourquoi le discernement est particulièrement important au sein d’une communauté de pratiquants. Certains renforcent naturellement notre foi, notre confiance, notre dévotion, notre compassion et notre compréhension du Dharma. D’autres, sans être de mauvaises personnes, entretiennent davantage le doute, la critique, la confusion ou les émotions perturbatrices.

Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter certains pratiquants ou manquer de compassion à leur égard. Il s’agit simplement de reconnaître quelles fréquentations soutiennent notre progression spirituelle et lesquelles risquent au contraire de l’affaiblir.

Les enseignements expliquent souvent que nous finissons par prendre l’odeur des personnes que nous fréquentons.

Ainsi, se rapprocher de pratiquants dont la foi est stable, dont le comportement est juste et dont la pratique inspire confiance constitue un soutien précieux sur la voie.

Comme l’enseigne Thogmé Zangpo dans les 37 Pratiques des Bodhisattvas, rapprochons-nous de ceux dont la fréquentation fait croître nos qualités comme la lune croissante, et éloignons-nous de ceux dont la fréquentation les fait diminuer comme la lune décroissante.

UN SOUTIEN PRECIEUX SUR LA VOIE

Au-delà des affinités que nous pouvons avoir les uns avec les autres, les pratiquants partagent une même direction et un même objectif : se libérer de l’océan du samsara.

À l’image de voyageurs embarqués sur un même bateau, nous avançons ensemble sous la guidance d’un même capitaine : le maître spirituel. Pour certains, cette traversée fera surgir des moments de doute, de découragement ou de perte de confiance. C’est précisément dans ces moments que le soutien de la communauté prend toute son importance.

Les pratiquants peuvent alors s’encourager mutuellement, s’aider à garder le cap et empêcher que certains ne s’éloignent de la voie ou ne tombent du bateau.

C’est également pour cette raison que se rapprocher dès le début de pratiquants dont l’engagement et la confiance sont stables est si important. Car dans les périodes de doute ou de difficulté, l’ego sera davantage enclin à nous faire quitter la barque.

Lorsqu’une communauté s’entend bien, une véritable confiance se construit entre les pratiquants. Il devient alors possible de recevoir certains conseils ou certaines remarques avec davantage d’ouverture, car nous comprenons qu’ils ne sont pas formulés pour nous blesser ou nous rabaisser, mais pour nous aider à progresser.

Les pratiquants deviennent alors de véritables compagnons de route dont la bienveillance et le soutien constituent une aide précieuse.

UN SEUL ESPRIT

Lorsque nous rejoignons une communauté, nous avons souvent tendance à nous percevoir comme des individus avançant chacun de leur côté. Pourtant, dans la pratique du Dharma, les choses sont plus subtiles.

Bien que tous les pratiquants possèdent leur propre karma, leurs qualités et leurs limitations, une communauté évolue ensemble.

C’est pourquoi la progression d’un pratiquant bénéficie à l’ensemble de la communauté et, à l’inverse, les difficultés, les conflits ou les divisions affectent également l’ensemble du groupe. Nous sommes beaucoup plus interdépendants que nous ne l’imaginons.

Pour cette raison, la bonne entente, la confiance et l’harmonie entre pratiquants ne sont pas de simples qualités relationnelles. Elles permettent à la communauté de développer une réelle force spirituelle.

À l’image d’une soupe composée de différents légumes, lorsque celle-ci est mixée, tous les ingrédients s’harmonisent pour donner naissance à une saveur unique.

Ainsi, une communauté unie permet à chacun de développer de véritables qualités et de déployer plus largement l’activité du bienfait des êtres.

CONCLUSION

L’harmonie qui règne au sein d’une communauté reflète la qualité de la pratique de ses membres. Elle témoigne de leur capacité à mettre les enseignements en application et donc de la confiance envers le maître spirituel.

Ainsi, une communauté unie constitue l’une des conditions les plus favorables au développement des qualités spirituelles de ses membres et à l’activité du bienfait des êtres.

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