La fabrication d’un moulin à prière n’est pas une chose simple. C’est un travail exigeant, précis et difficile, qui demande du temps, de l’attention et d’avoir reçue une véritable transmission.
Toutes les explications données ici proviennent de la transmission de Do Kyentse Rinpoché, reçue auprès de son père, Lama Kunmon, reconnu comme un grand expert dans la fabrication traditionnelle des moulins à prière. Tout ce qui va suivre s’inscrit donc dans cette transmission. Cette rigueur s’explique par le fait que la fabrication d’un moulin engage une grande responsabilité, car la moindre erreur, même minime, est ensuite répétée à chaque tour du moulin, et ses effets s’accumulent dans le temps. C’est pourquoi cette méthode insiste autant sur : la justesse des mantras, leur orientation correcte, la qualité des matériaux, la précision des gestes et l’état d’esprit de la personne qui fabrique.
Etant avant tout un support de pratique destiné au bienfait des êtres, il est essentiel que la bobine de mantras soit réalisée avec justesse. Si les mantras sont mal orientés, inversés, ou si la bobine n’est pas correcte, le moulin ne devient plus un support juste de pratique. Dans ce cas, au lieu de générer des bienfaits, il peut produire l’effet inverse.
Aujourd’hui, malheureusement, on trouve de très nombreux moulins à prière qui ne sont pas fabriqués de manière traditionnelle. Beaucoup de personnes reviennent du Népal ou d’autres pays avec un moulin, en pensant avoir acquis un objet authentique. Dans la grande majorité des cas, lorsqu’on ouvre le moulin, on découvre que l’intérieur n’est pas du tout conforme : papier journal utilisé comme remplissage, mantras coupés, absence de véritable bobine, ou contenus placés à l’envers.
Même s’ils sont vendus comme des moulins à prière, il s’agit le plus souvent d’une production commerciale, avec un objectif purement économique. Le but n’est alors pas de créer un support de pratique, mais de produire un objet à vendre, parfois avec une apparence ancienne ou décorative, sans que l’on se soucie réellement de ce qu’il contient.
C’est pourquoi il est important d’être très vigilant. Il est de loin préférable de ne pas acheter de moulins sans garantie claire, ou de s’assurer qu’ils proviennent véritablement d’un monastère, où la fabrication est faite selon la transmission. Par exemple, lorsqu’un moulin provient d’un lieu comme Larung Gar, on peut avoir la certitude qu’il a été fabriqué comme un véritable support de pratique.
C’est pour toutes ces raisons que fabriquer un moulin engage une véritable responsabilité : celui qui le fabrique est responsable de ce support de pratique pour les autres, et de ce qu’il va générer dans le temps.
ORIGINE DES MOULINS A PRIERES
De très nombreux textes du Dharma expliquent les bienfaits des moulins à prière, notamment dans le Kangyur, qui rassemble les paroles du Bouddha, ainsi que dans les enseignements de Guru Rinpoche. Certains de ces textes comptent plus de cent cinquante pages, détaillant la fabrication des moulins, leur utilisation et les bienfaits de cette pratique.
Selon la tradition, l’origine des moulins à prière remonte à Nagarjuna. Il est dit qu’il se rendit dans le royaume des Nāgas, où il reçut un texte de transmission.
Le premier moulin à prière contenait uniquement le mantra Om Mani Padme Houng, le mantra du Bouddha de la Compassion, Avalokiteshvara (Chenrézi). C’est avec ce mantra que la pratique a commencé.
Pendant de très nombreuses années, les moulins à prière ne contenaient que ce mantra. Il constitue le fondement originel de cette pratique et en demeure aujourd’hui encore le cœur essentiel.
Plusieurs grands maîtres, tels que Khenpo Jigme Phuntsok, ont insisté sur l’importance de préserver cette transmission. Ce mantra, à lui seul, est considéré comme suffisant, car il condense l’activité de compassion de tous les bouddhas. De nos jours, on trouve toutefois des moulins à prière contenant d’autres mantras ou prières, ajoutés selon des transmissions et autorisations spécifiques.
PREPARATION INTERIEURE ET EXTERIEURE
PREPARATION INTERIEURE
Lorsque l’on fabrique un support de mérite tel qu’un moulin à prière, il est essentiel de commencer par générer une motivation pure, dirigée vers le bienfait des êtres. Cette attitude intérieure s’appuie sur ce qui est enseigné comme les trois méthodes : la motivation, la pratique véritable, puis la dédicace.
Avant de commencer, on établit donc clairement la motivation pure. Pendant la fabrication, on reste présent et attentif, conscient de ce que l’on est en train de faire. Enfin, une fois le travail accompli, on dédie le mérite généré par cette activité au bienfait de tous les êtres.
PREPARATION EXTERIEURE
Sur le plan extérieur, le lieu où l’on fabrique les moulins doit être très propre, agréable et respectueux. Il ne convient pas de réaliser cette activité dans un endroit négligé ou inapproprié.
Les personnes qui participent à la fabrication doivent bien s’entendre entre elles. L’ambiance doit être harmonieuse, sans colère ni tensions.
Tous les matériaux utilisés pour la fabrication du moulin doivent être propres et choisis avec soin. On évite d’utiliser des objets abîmés, déjà utilisés, sales ou de mauvaise qualité. Les différents composants peuvent varier selon les moyens de chacun, mais dans tous les cas, chaque élément du moulin ; la tige, le papier, l’encre, le poids, le manche, le norbou, le tissu, le cuir, le fil etc. participe à l’accumulation de mérite.
PREPARATION DES MANTRAS
FICHIER
Tout d’abord, on prépare les fichiers qui serviront à l’impression des mantras. On constitue des bandes de mantras, dont la hauteur déterminera la hauteur finale du moulin.
On écrit le mantra Om Mani Padme Houng en lettres tibétaines. La taille de la police ne doit être ni trop petite ni trop grande, afin de permettre une bonne lisibilité.
Il faut également prévoir le mantra Om Ah Houng, qui sera utilisée comme commencement de la bobine de mantras. Ce mantra marque le début de l’enroulement. Il peut être préparé sur une bande imprimée, mais comme il n’apparaît qu’une seule fois , au tout début de la bobine, il peut aussi être écrit à la main si l’on maitrise l’écriture tibétaine.
En haut et en bas de chaque bande, on trace une ligne rouge, qui servira de repère pour la découpe. L’espace supérieur et inférieur entre la ligne et le mantra doit être identique, afin d’obtenir des bandes régulières et bien alignées.
Selon la transmission reçue, on peut également préparer un fichier contenant les mantras de Guru Rinpoche, de Tara et de Dorjé Sempa.
IMPRESSION
Le papier utilisé doit être fin, afin de permettre la formation d’une bobine bien serrée. Pour l’impression, on peut utiliser des feuilles au format A4 ou A3. Il faut prévoir environ 300 impressions (feuilles A4) pour la fabrication d’un moulin de 7 cm.
Le choix de l’encre est également important, car tout est considéré comme une accumulation de mérite. La plus grande accumulation de mérite est obtenue avec de l’encre d’or. Vient ensuite l’encre rouge, puis l’encre noire, qui reste acceptée. Dans tous les cas, l’encre doit être de bonne qualité et ne pas s’effacer au contact de l’eau.
DECOUPAGE
Une fois les feuilles imprimées, on procède au découpage des bandes de mantras. C’est un travail très méticuleux, qui demande beaucoup de soin et d’attention.
Le support sur lequel on découpe doit être propre, afin de ne pas salir ou abîmer les mantras. On peut utiliser : un cutter, des ciseaux, ou un massicot, selon ce dont on dispose.
Il est recommandé de découper plusieurs bandes à l’avance, au minimum une dizaine, et idéalement toutes les bandes nécessaires à la fabrication du moulin.
FABRICATION DE LA BOBINE
LE COLLAGE DES BANDES
Les bandes de mantras sont ensuite collées entre elles afin de former une longue bande continue. Lors du collage, on recoupe légèrement l’extrémité de la bande suivante, afin que la jonction soit nette, propre et sans sur épaisseur. On peut coller plusieurs bandes à l’avance, par exemple une dizaine, afin de préparer l’enroulement dans de bonnes conditions.
LA TIGE CENTRALE
La tige centrale est un élément fondamental du moulin à prière. Elle est traditionnellement réalisée en fer (ou en acier aujourd’hui). Le fer est associé à la stabilité, à la longévité et à l’absence d’obstacles pour celui qui tourne le moulin. La tige doit avoir un diamètre de 8 mm et une hauteur correspondant à celle de la bobine. Elle doit être parfaitement propre : on peut la poncer légèrement et limer soigneusement les deux extrémités au niveau de la coupe.
LA BILLE
Dans la partie supérieure de la tige, on enfonce ensuite une petite bille en fer, à l’aide d’un marteau, jusqu’à ce qu’elle soit parfaitement bloquée et au ras de la tige. Cette bille servira de roulement au moulin.
L’ENROULEMENT
L’enroulement de la bobine est l’étape la plus délicate, en particulier au tout début. C’est à ce moment-là qu’il est le plus difficile d’obtenir une bobine bien droite et parallèle des deux côtés.
On commence par coller sur la tige la première bande de papier sur laquelle est inscrit le mantra Om Ah Houng. Ce mantra représente le corps, la parole et l’esprit éveillés, et constitue la base de la bobine.
ཨོཾཿ Om Purifie l’offrande des impuretés
ཨཱཿ Ah Transforme l’offrande en nectar
ཧཱུྃཿ Houng La multiplie à l’infini
On continue ensuite avec les bandes de mantras collées entre elles. Au commencement, il faut faire particulièrement attention à ce que :
- la bobine soit bien serrée,
- elle reste parallèle des deux côtés,
- elle ne dépasse pas plus d’un côté que de l’autre.
Le début de l’enroulement demande donc beaucoup de précision et de vigilance. En revanche, plus la bobine devient grosse, plus l’enroulement devient facile.
L’enroulement se fait obligatoirement à deux personnes, sur une planche très propre, utilisée uniquement pour cette étape. Les deux personnes sont bien en face l’une de l’autre :
- l’une enroule la bobine autour de la tige, avec la main droite,
- l’autre tient et guide la bande de mantras, en maintenant une tension régulière et en donnant le bon sens au papier.
Une fois toute la bande enroulée, on repasse avec la main pour resserrer l’ensemble, puis on tapote doucement la bobine afin de la compacter correctement.
EN CAS DE PAUSE
Si l’on doit s’arrêter pendant l’enroulement, il est important de coller l’extrémité du papier avant la pause. Sinon, la bobine risque de se détendre. Lors de la reprise, on recoupe légèrement le début de la bande suivante, puis on la recolle soigneusement, afin d’assurer une continuité parfaite de la bobine.
LE MARQUAGE
Une fois la bobine entièrement enroulée, bien serrée et compactée, on procède au marquage de son sommet. On colore la partie supérieure de la bobine avec du feutre rouge. Ce repère permet de ne pas inverser le sens de la bobine.
LA BENEDICTION
On procède ensuite à la bénédiction de la bobine de mantras. On prépare un mélange constitué de poudre purifiante (zangdrouk) ainsi que de pilules de bénédiction, contenant des reliques de bouddhas et de grands maîtres. On ajoute un peu d’eau légèrement tiède afin d’obtenir un mélange fluide. Ce mélange est placé dans un récipient propre, en bon état (non ébréché). À l’aide d’un pinceau ou d’un morceau de coton, on applique légèrement ce mélange sur le sommet, puis sur le bas de la bobine. Il n’est pas nécessaire d’imbiber la bobine dans son ensemble. La bénédiction est avant tout symbolique : elle pénètre immédiatement le support, sans qu’il soit besoin de mouiller abondamment. Une fois cette étape terminée, on laisse la bobine sécher avant de passer à l’habillage.
LES MANDALAS
On prépare deux mandalas ronds, de la même superficie que la bobine, qui seront placés sur les deux extrémités de la bobine et cousus à l’intérieur de l’habillage.
Le mandala du sommet représente le ciel et est appelé Nam Khorlo, ce qui signifie « la roue du ciel ». Il symbolise la diffusion du Dharma dans toutes les directions.
Le mandala de la base représente la terre et est appelé Sa Padma Tabgyet, ce qui signifie « le lotus aux huit pétales ». Il symbolise les huit qualités auspicieuses.
On peut également trouver ces deux mandalas gravés directement sur le moulin, lorsque celui-ci est fabriqué extérieurement en argent ou en cuivre.
HABILLAGE DE LA BOBINE
Après la bénédiction de la bobine, on procède à son habillage, appelé en tibétain Nabza. C’est un terme honorifique utilisé pour désigner les vêtements qui concernent le corps de sagesse des bouddhas et des maîtres. Considéré comme une offrande, le simple fait de procéder à l’habillage de la bobine constitue déjà une immense accumulation de mérite. C’est pourquoi cette étape doit être réalisée lentement, avec patience, soin et respect.
TISSU JAUNE
On prépare ensuite une bande de tissu jaune, que l’on coud pour former un cylindre. Cette bande constitue le premier vêtement de la bobine. Avant d’enfiler le tissu, on repère soigneusement le départ du mantra, la syllabe OM. La couture du tissu doit être alignée exactement sur ce point. Le tissu est ensuite ajusté progressivement autour de la bobine.
On ferme d’abord la partie supérieure, puis la partie inferieure, en veillant à utiliser la même méthode de couture, et toujours en respectant l’axe du départ du mantra.
Il est très important de : ne pas tirer trop d’un côté, resserrer de manière régulière, vérifier qu’aucun tissu ne dépasse, faire une couture fine, discrète et quasiment invisible. Cette étape doit être faite avec beaucoup d’attention, car elle conditionne la qualité de tout l’habillage.
BANDES DES CINQ COULEURS
Une fois le tissu jaune cousu, on découpe cinq bandes de cinq couleurs. Elles sont collées dans l’ordre suivant : bleu (espace), blanc, rouge, vert, jaune (terre, en dernier). Ces bandes sont une offrande supplémentaire et correspondent aux cinq activités éveillées. On commence toujours à partir du même axe, correspondant au départ du mantra.
La colle utilisée ne doit pas être trop liquide, afin qu’elle ne traverse pas le tissu et n’abîme pas les mantras à l’intérieur. À l’endroit où les cinq bandes se rejoignent, on colle un petit bandeau jaune vertical afin de : recouvrir proprement la jonction, d’harmoniser l’habillage et marquer l’axe correspondant à l’emplacement futur du poids du moulin.
CUIR ROUGE
On procède ensuite à l’habillage extérieur en sky (cuir rouge foncé). On mesure précisément la hauteur de la bobine, puis on découpe : une bande centrale correspondant exactement à cette hauteur, deux ronds pour le haut et le bas. Les ronds ne doivent pas être trop grands, afin que l’habillage ne bâille pas. La bande de sky est cousue sur elle-même, toujours en respectant le même point de départ (OM).
On place le mandala du sommet (Nam korlo) sur la partie supérieure de la bobine. Une fois le mandala bien positionné, on pose le rond de sky supérieur par-dessus, puis on procède à la fermeture de la partie supérieure par la couture. On retourne ensuite la bobine et on place le mandala de la base (Sa padma tab gyet) sur la partie inferieure, puis on procède de la même manière à la fermeture de la partie inférieure, en utilisant la méthode de couture.
En ce qui concerne le fil : il doit être de la même couleur que le tissu jaune ou que le sky, il doit être assez long pour faire tout le tour sans interruption. On peut prévoir un récipient d’eau pour faire glisser le fil sur ses doigts, mais jamais la salive. Pour terminer, on fait quelques points arrière afin de bien bloquer la couture.
BANDE DE CUIR JAUNE
Puis on découpe une fine bande jaune que l’on colle horizontalement sur le sky, au milieu de la bobine. Comme pour les étapes précédentes, on aligne soigneusement la jonction avec le début du mantra. Sur le plan esthétique, cette bande jaune joue le même rôle que le cerclage que l’on trouve sur les moulins traditionnels en métal. Elle vient structurer visuellement la bobine, équilibrer les proportions et signaler l’emplacement fonctionnel du poids.

